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10/01/2008 | C.-M. G. | Rivarol Hebdo
Kadhafi-Sarkozy: la galerie des grotesques
Pour ce qui est de la tchatche et de l’art de manipuler les media, Nicolas Sarkozy a trouvé son maître, si bien que le voyage d’Etat du “Glaive de l’islam” a viré au chemin de croix pour l’Elyséen. Mais s’agissait-il d’ailleurs de visite d’Etat ou de congés payés, à nos frais, pour Muammar Kadhafi et sa suite de quatre cents personnes, “Amazones” (les “gardiennes du corps” céleste), parents et dignitaires du régime, tous logés pendant cinq jours dans des palaces proches des Champs-Elysées?
Face au journaliste de France Inter qui lui demandait le 13 décembre qui allait payer la note, le conseiller spécial Hervé Guaino a répondu prudemment: “En général, c’est le pays invité…” D’où l’on peut déduire que dans le cas très particulier de Kadhafi, c’est Paris qui mettra la main à la poche, ce que l’ancien séguiniste a admis tacitement en ajoutant que ces menus frais ne constituaient qu’une “goutte d’eau” au regard de l’ampleur des contrats signés — 10 milliards d’euros. Mais ces contrats engagent-ils réellement Tripoli ou ne seront-ils que des chiffons de papier? Là encore, Guaino a botté en touche, éructant que “ce qui compte d’abord, c’est la place de la France dans le monde et les efforts qu’elle fait pour la paix du monde”. En fourguant des Rafale et autres joujoux à un potentat dont on dira poliment qu’il change d’idées comme de burnous?
Le mythe des 10 milliards
Mais, justement, rien ne dit que les achats libyens garantiront en France “30 000 emplois sur cinq ans” comme Sarkozy l’a soutenu le 10 décembre. D’abord parce que la plus grosse commande — si elle est maintenue — porte sur 21 Airbus, dont tous les salariés ne sont pas en France, surtout à l’heure où EADS prépare ses délocalisations outre- Atlantique (voir page 4) . De plus, si le prix officiel de 21 Airbus est de 3,2 milliards d’euros, le prix consenti à la Libye est de 2,17 milliards, soit 530 millions de moins, ce qui ampute sérieusement le chiffre mythique des dix milliards. D’autre part, les “matériels divers” (“14 avions Rafale, ainsi que 35 hélicoptères, six navires, des véhicules blindés, des radars de défense antiaérienne, et la remise à niveau des Mirage F-1 vendus jadis à la Libye”) que “mon ami Muammar” brûlerait de nous acheter pour un “montant potentiel de 4,5 milliards d’euros” n’ont pas fait l’objet de contrats en bonne et due forme mais d’un simple “mémorandum d’intentions” à concrétiser “d’ici au 1er juillet”. Comme disait un certain Charlie, les promesses n’engagent que ceux qui y croient.
De même la “fourniture de un ou plusieurs réacteurs nucléaires pour le dessalement de l’eau de mer” (coût: 2 milliards) évoquée par l’Elyséen mettra “au minimum plusieurs années” avant de prendre forme, de l’aveu d’ Areva dont la PDGère Anne Lauvergeon, qui tente de restaurer l’image internationale du groupe, n’est d’ailleurs pas très chaude pour la compromettre en Libye. Même si c’est avec Areva qu’a été signé le seul contrat ferme. Pour du matériel de distribution d’électricité… et pour 300 millions d’euros seulement, très loin des 10 milliards.
Et c’est pour ça que la France a été tournée en ridicule et son président en bourrique?
La France abreuvée d’humiliations
Car si les media ont beaucoup daubé, et à juste titre, sur la pompe burlesque dont Kadhafi, travesti en César de carnaval (pour le coup, l’expression naguère appliquée à Mussolini convenait parfaitement), a entouré son interminable séjour, le plus grotesque en l’occurrence ne fut pas l’invité mais la puissance invitante.
Rien de plus misérable en effet que les supplications du “raïs Sarkozy” nous adjurant de croire qu’il avait bien, par deux fois, causé droits de l’homme au Guide du Commandement Populaire Islamique Mondial (majuscules obligatoires), lequel, foin de toute courtoisie diplomatique! a maintenu mordicus que le sujet n’avait “jamais été évoqué”.
Rien de plus humiliant pour un chef de l’Etat français, même aussi insoucieux de notre histoire que le Hungaro-Ladino de Neuilly, que, se rendant au palais Marigny traditionnellement réservé aux hôtes de marque, de s’y faire recevoir sous une affreuse tente bédouine sous prétexte que le Libyen ne peut “penser” qu’en plein air.
Rien de plus insultant que de voir la Garde Républicaine passée (et à deux reprises) en revue par celui-là même qui, depuis trente ans, n’a cessé d’exciter les Africains contre l’armée française, fournissant armes et instructeurs aux diverses rébellions suscitées par Tripoli et que nos soldats devaient et doivent encore affronter.
Encore a-t-on échappé au spectacle de Kadhafi pérorant dans l’Hémicycle, mais pas à sa réception à l’Assemblée nationale où, autour du président UMP Bernard Accoyer, plusieurs députés également UMP ont multiplié les ronds-de-jambes: Patrick Ollier, compagnon de Michèle Alliot-Marie qui, en sa qualité de numéro trois du gouvernement, avait été déléguée à Orly en lieu et place de Brice Hortefeux (n° 6) pour y accueillir le Guide, Olivier Dassault (que ne ferait-on pour vendre des Rafale!) et même Pierre Lellouche, dont la présence et l’exquise urbanité ont confirmé qu’il est décidément bien loin le temps où le jeune colonel enjoignait aux Etats arabes de prendre conscience du danger du “judaïsme, maître du monde”.
Pour les Droidlom… dans les cités!
Mais le pire fut sans doute la séance à l’UNESCO où une foule d’Africaines en boubou, venues par cars entiers des “cités” (Bercy paiera-t-il également la note?) et sans doute françaises par le droit du sol ont acclamé la rock star de Tripoli. Non seulement Kadhafi prit l’exact contre-pied du gouvernement et du président français adeptes du devoir d’ingérence au Darfour via une force militaire internationale, proclamant que “si nous laissons les habitants du Darfour se débrouiller eux-mêmes, la crise se terminera d’elle-même” (on ne lui donnera pas tort sur ce point), mais il les attaqua bille en tête. “Avant de parler des droits de l’homme, il faut vérifier que les immigrés bénéficient chez vous de ces droits”, lança-t-il avant d’énumérer les “brimades” infligées aux allogènes: insuffisance de visas, contrôles de police incessants, indifférence aux “cultures”, etc. Et d’ajouter froidement que “la démocratie est arrivée à un stade plus avancé en Libye qu’en France”.
Celui dont le pays sert de rampe de lancerment à tous les clandestins africains déferlant par bateaux sur la Sicile a-t-il donc oublié comment, alors que la Libye connaissait une certaine récession, son régime se débarrassa en 1995 de 200 000 “frères” égyptiens ou soudanais devenus inutiles sur les chantiers? Ils furent tout bonnement chassés à coups de bâton par la foule fanatisée.
Diversité ou cacophonie?
Kadhafi ayant, au sommet euro-africain de Lisbonne, justifié le recours au terrorisme “pour les faibles” (voir notre dernier n°), il paraît que Sarkozy lui aurait demandé en grâce de condamner les sanglants attentats commis le 11 décembre à Alger. Le président eût été mieux inspiré de sommer son homologue libyen de s’occuper de ses propres “exclus” et de présenter ses regrets pour les camouflets infligés à la France.
A la veille de l’arrivée du Libyen, la secrétaire d’Etat aux droits de l’Homme avait déclaré dans Le Parisien: “Notre pays n’est pas un paillasson, sur lequel un dirigeant, terroriste ou non, peut venir s’essuyer les pieds du sang de ses forfaits”. Rama Yadé (1) s’était-elle exprimée spontanément ou tenait-elle un rôle dans la partition écrite par Sarkozy, qui, ayant commencé à mesurer à Lisbonne quelle imprudence il avait commise en invitant Kadhafi, souhaitait montrer qu’en matière politique aussi, la diversité était de règle au gouvernement?
L’ennui est qu’en fait de diversité, ce fut la cacophonie, encore aggravée par les assourdissants silences de Bernard Kouchner, dont on aurait pourtant attendu une vive réaction sur le Darfour, où il s’est fait avec ses amis Glücksmann et Bernard-Henri Lévy l’apôtre de l’ingérence humanitaire. Mais sans doute a-t-il fait sien l’adage de Chevènement, “Un ministre, ça démissionne ou ça ferme sa gueule”. Voulant garder son portefeuille, il la boucle donc, quitte à user de dérisoires subterfuges pour justifier ses absences. Ainsi, au Ritz qui accueillait le 11 décembre une “grande rencontre culturelle en présence du Guide”, le maître de cérémonie fut-il… Roland Dumas! Certes ancien ministre des Affaires étrangères et ci-devant président du Conseil constitutionnel, mais aussi héros d’un des scandales judiciaires les plus croquignolets de la Ve République.
Crucifixion
Lors de cette fameuse “rencontre culturelle”, Kadhafi gratifia les invités d’une lecture très personnelle du Nouveau Testament: “Jésus n’a pas été envoyé à l’Europe mais aux fils d’Israël, pour corriger la loi de Moïse. Ils ont essayé de tuer Jésus mais, comme le dit le Coran, ce n’est pas Jésus, c’est un autre qui a été crucifié. La croix que vous portez n’a donc aucun sens, comme vos prières n’ont aucun sens.”
Ce qui est sûr en tout cas c’est qu’au cours de ces cinq jours, terminés en beauté par une chasse au gros gibier à Rambouillet et au gros shopping avenue Montaigne, c’est une certaine idée de la France qui a été crucifiée. Quant à notre omniprésident, s’il croyait voguer sur la “mer de pétrole, mer de stabilité” décrite avec lyrisme par son invité, il y a en fait sombré corps et biens.
Par C.-M. G. Rivarol n°2840 Autorisation reproduction MC.G pour Le Billet!